Retraités, catégories socioprofessionnelles aisées et intermédiaires, report des voix de la gauche pour faire barrage au Rassemblement national : avec plus de 58,5% des suffrages exprimés, la victoire d'Emmanuel Macron au second tour de l'élection présidentielle est nette, bien que marquée par un taux d'abstention en hausse (28%). Surtout, elle ne peut faire oublier une évolution préoccupante : le vote en faveur de Marine Le Pen a progressé depuis 2017, lorsque la candidate du Rassemblement national avait rassemblé 33,9% des voix représentant 10,6 millions d'électeurs. En 2022, ses 41,5% correspondent à un surcroît de près de 2,7 millions de voix.
Jadis décrit comme l'expression des oubliés, invisibles et autres outsiders de la société, le vote Le Pen millésime 2022 s'est en quelque sorte "moyennisé" entre les deux dernières élections présidentielles, attirant plus de jeunes et de membres des catégories moyennes. Au point que, pour parler comme dans les études de marché, on constate une certaine montée en gamme de la base électorale mariniste.
Dans le détail, il est possible d'observer les segments de population dans lesquels Marine Le Pen progresse à partir de quatre sondages détaillés sur la sociologie des électorats (un premier sondage d'Harris Interactive, réalisé auprès de 6683 personnes le jour du seconde tour, un deuxième d'Ipsos réalisé auprès de 4000 personnes réalisé du 21 au 23 avril, un troisième de l'Ifop sur un échantillon de 4827 personnes du 24 avril, enfin un sondage Elabe effectué le jour du vote et portant sur 1900 électeurs.)
Les 25-50 ans votent de plus en plus Le Pen
Aux extrémités de la pyramide des âges, le vote Emmanuel Macron domine assez largement en 2022, puisqu'il a été choisi au second tour par 60% des moins de 25 ans qui ont exprimé un vote pour l'un des deux finalistes et par environ 70% des plus de 70 ans.
En revanche aux âges intermédiaires, en particulier parmi les Français de 25 à 50 ans, donc au coeur de la population active, le président sortant ne l'emporte qu'avec un peu plus de 50% des voix, réduisant donc fortement l'écart avec la candidate du RN. Réalisé cinq ans plus tôt lors du second tour de l'élection présidentielle, un sondage Harris Interactive créditait Emmanuel Macron d'un score de 60% dans ces catégories d'âge.
Le vote RN progresse dans les classes populaires et moyennes
Ce constat de "moyennisation-normalisation" est particulièrement manifeste lorsqu'on se penche sur la profession des électeurs des deux finalistes. Il y a cinq ans, la victoire de Macron auprès des catégories aisées était très nette, tout comme le vote en faveur de Le Pen chez les ouvriers dominait largement. Cinq ans plus tard, la polarisation socioprofessionnelle des électorats est toujours bien présente. "Marine" se hisse encore un peu plus haut au sein de l'électorat ouvrier et employé qui a voté, y devenant majoritaire.
L'évolution des professions intermédiaires est cependant plus significative. L'Insee range dans cette catégorie du milieu des professions comme infirmière, assistante commerciale ou comptable. On peut parler à leur propos de véritable coeur de la classe moyenne Française. Or désormais ces dernières votent à hauteur de 40% - 45% en faveur de Marine Le Pen.
Un vote Le Pen surtout présent dans les villes moyennes et la ruralité
Il existe une géographie historique du Rassemblement national, puissant dans ses bastions du Nord-Est, du pourtour méditerranéen et, nouveauté de cette élection, dans les outre-mer. Cette carte ne peut faire oublier que le RN progresse à mesure que l'on s'éloigne des grandes agglomérations. Dans toute une partie de la France des villes, un duopole Macron-Mélenchon du premier tour a émergé, se traduisant au second tour par un quasi-monopole du chef de l'Etat. Celui-ci réalise 85% des voix à Paris, 84% Rennes et autour de 80% à Nantes, Bordeaux, Lyon... Il faut se rendre dans des agglomérations dont la taille passe sous la barre des 100 000 habitants pour espérer - ou redouter - avoir une chance sur deux de tomber sur un électeur qui a choisi Marine Le Pen parmi les deux finalistes.

Infographie
© / Dario Ingiusto / L'Express
Le vote Le Pen est donc de plus en plus le fait d'une population que l'on croise dans l'artère principale ou la zone d'activité commerciale d'une ville moyenne française. Le look, les goûts et les références des électeurs s'en ressentent ; il s'agit d'une France qui, selon un récent sondage Ifop sur les "pratiques médias" des électeurs, regarde TF1 ou M6, apprécie Cyril Hanouna, écoute RMC ou NRJ et ne lit pas la presse écrite. Une France populaire donc, mais également de plus en plus moyenne ou "normale".
