"J'ai décidé de m'engager pleinement pour le président Emmanuel Macron et sa réélection. C'est le choix du coeur et de la raison. La France en a besoin. #PourEmmanuelMacron." Le 15 janvier, l'ex-journaliste de Charlie Hebdo Zineb El Rhazoui, héraut du combat contre l'islamisme radical, annonce sur Twitter son ralliement au chef de l'État, engendrant, à l'instant même de la publication du message, une vague d'insultes sur le réseau social provenant des sphères de la droite dure et de l'extrême droite. Mais aussi, une forme d'étonnement d'une partie des fidèles lieutenants de la Macronie, qui n'ont pas la mémoire courte. "Zineb, je dois avouer que c'est une surprise, parce que j'ai vécu au coeur de la machine tous les moments où elle nous a bien craché à la gueule", se marre un ancien membre du gouvernement.
En effet, celle qui fut nommée pour le prix Nobel de la paix 2021 n'a pas toujours été tendre avec le chef de l'État. Début 2019, sur le plateau des feux Terriens du dimanche de Thierry Ardisson, elle avait vivement regretté la réception quelques jours plus tôt, le 7 janvier, des représentants du Conseil français du culte musulman par Emmanuel Macron, au moment même où elle déposait une gerbe de fleurs au pied de l'ancienne rédaction de Charlie. "Était-ce un hasard du calendrier ? Était-ce une espèce de cynisme ? Je ne sais pas (...) J'ai peut-être un peu compris ce que certains Français veulent dire lorsqu'ils évoquent le mépris du président de la République." Autant dire que Zineb El Rhazoui partait de loin.
Il y a une semaine dans l'hebdomadaire Marianne, elle le reconnaissait donc bien volontiers : "Oui, c'est un coming out macroniste !" Et, le même jour, elle était invitée par le délégué général de La République en Marche, Stanislas Guérini, à venir tailler le bout de gras au QG du mouvement. Une forme de main tendue. Bienvenue dans la famille. Mais sa sortie du placard n'enchante pas tous les proches du président de la République. Certains s'inquiètent des frasques et polémiques que l'essayiste, dont les idées ne sont pas éloignées de celles du du Printemps républicain* sans en faire partie, pourrait déclencher... au nom d'Emmanuel Macron ! "Zineb El Rhazoui illustre bien le problème d'une partie des membres du Printemps républicain : elle peut avoir un discours sincère, le fond peut être cohérent et argumenté, mais quand elle va faire des photos avec Papacito (influenceur d'extrême droite pro-Zemmour, NDLR), ou quand elle dit que les policiers devraient tirer à balles réelles sur des jeunes de banlieue, la forme est inacceptable", regrette un intime d'Emmanuel Macron, qui ne supporte pas les "excès communicationnels" des membres du réseau du Printemps républicain, notamment sur les réseaux sociaux. "Forcément, quand vous ferraillez en 240 caractères, vous vous astreignez à simplifier les choses... et vous perdez beaucoup de gens au passage !", poursuit-il.
Zineb El Rhazoui n'est pas la seule sentinelle laïque à avoir franchi le pas d'un concours officiel à la réélection d'Emmanuel Macron. L'actrice et essayiste Rachel Khan, très offensive sur les questions de laïcité et de communautarisme, fer de lance de la lutte contre la pensée woke, a récemment rejoint les rangs des militants de la République en Marche. Soutien de Jean-Michel Blanquer dans son combat contre ce courant, figure de proue du lancement de son "Laboratoire de la République" en octobre dernier, membre de la commission Bronner destinée à lutter contre le complotisme, elle fait partie, depuis décembre, des "relais" installés pour le mouvement chargés de récolter les doléances de la société civile et de centraliser les propositions sur ses thématiques : l'immigration, l'intégration et la laïcité. Mais, autre surprise : il y a quelques jours, Le Monde relate son dîner avec Marine Le Pen au printemps 2021, mis sur pied par leur ami commun Verlaine Djeni, militant actif sur le site d'extrême droite Boulevard Voltaire... Le récit fait froncer quelques sourcils en Macronie. Décidément, rien n'est jamais simple.
À l'heure où la campagne s'emballe enfin dans le camp du chef de l'État, une partie des proches du Printemps républicain s'arriment petit à petit au parti présidentiel. Selon certains bruits de couloirs, quelques membres du Printemps républicain, à l'instar de son président Amine El-Khatmi, tenteraient même de négocier des investitures aux prochaines élections législatives et ainsi intégrer les rangs de la future majorité, si le président de la République est réélu. "C'est faux ! En tout cas, ce n'est pas avec moi qu'ils discutent", s'amuse le patron des marcheurs Stanislas Guérini, qui réfute toutes négociations. Questionnés sur le phénomène, ses cadres semblent avoir rodé leur argumentaire : il s'agit de débauchages individuels, mais en aucun l'arrimage d'une bateau entier, encore moins une fusion en cours entre organisations. "Ce n'est pas un rapprochement, la République en marche n'est pas devenue un Printemps républicain bis, il y a des personnalités qui viennent vers le président, et non l'inverse", glisse Guérini. "Que ces personnalités aient envie de s'engager en politique, qu'elles aient développé des affinités avec un certain nombre de personnes dans la majorité, c'est très bien. Mais elles ne doivent pas s'attendre à ce que notre ligne soit celle du Printemps républicain", complète l'un des piliers du gouvernement.
Longtemps accusé d'avoir laissé les questions de laïcité et de lutte contre l'islam radical constituer son angle mort politique, Emmanuel Macron a, avec son discours des Mureaux prononcé le 2 octobre 2020, enfin établi une doctrine à laquelle se réfèrent l'ensemble de ses ouailles. Dès lors, plusieurs d'entre-eux ne souhaitent pas que ce corpus se radicalise. "Au Printemps républicain, ils doivent comprendre aussi que les discriminations existent et qu'elles ne sont pas que sociales. Dans leur vision parfois jusqu'au-boutiste, ils n'aident pas toujours à régler les problèmes", considère un dirigeant LREM. "Tous les républicains sont les bienvenus à condition que l'on s'entende sur des valeurs extrêmement fortes : pour ce qui est de la laïcité et des valeurs de la République, pour ma part c'est tout le discours des Mureaux, que le discours des Mureaux, rien que le discours des Mureaux", affirme le député Roland Lescure, président de la commission des Affaires économiques et animateur des porte-parole de la République en Marche.
Même si, selon un ministre, "le Printemps républicain ne parle qu'à une partie restreinte de la France", ces soutiens ont néanmoins leur intérêt politique. Montrer d'abord que le camp du président, après quatre ans d'exercice du pouvoir, est toujours attrayant. "Nous, on n'est pas du style à refuser les ralliements, et c'est intéressant de prouver que la majorité peut encore être dynamique et rassembleuse", indique l'un des "mormons" qui accompagne Emmanuel Macron depuis 2016.
Ensuite - et c'est tout l'intérêt des termes 'choix de la raison' utilisés par Zineb El Rhazoui dans son tweet cité plus haut -, ces "coming out" laissent également à penser, selon les dirigeants LREM, qu'entre une gauche en petits morceaux, une Valérie Pécresse sous l'influence de la ligne Ciotti et deux candidats d'extrême droite qui se combattent, Emmanuel Macron est un choix évident. Par défaut, peut-être, mais évident. "Qu'est-ce que vous voulez, pour les gens comme moi qui se vivent un peu orphelins, raisonnablement, la solution, c'est Emmanuel. Point. C'est quoi, les autres options ?", chuchote un ami et conseiller officieux du président de la République venu des rangs de la gauche. Quel enthousiasme !
*(Cet article a été modifié à 13h38, un observateur nous ayant fait remarquer que les relations entre Zineb El Rhazoui et le Printemps républicain étaient plutôt faites de tensions interpersonnelles que de grande proximité humaine...)
