Éditorialiste et essayiste, le Catalan Josep Maria Marti Font est une figure éminente du journalisme espagnol. Il analyse la perception de l'arrivée de Manuel Valls dans le paysage politique barcelonais. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont, dernièrement, un livre sur les populismes avec notre éditorialiste Christophe Barbier : La citadelle assiégée. Les populismes contre l'Europe*.
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L'EXPRESS. Comment l'arrivée sur la scène politique barcelonaise de l'ancien Premier ministre français Manuel Valls est-elle perçue en Catalogne ?
José Maria MARTI FONT. Vous vous en doutez : nul, pour l'heure, ne peut lire dans le marc de café. Et deviner ce qui va résulter de la décision de Manuel Valls de s'impliquer dans la course à la mairie de Barcelone. Je le connais bien. J'ai été le correspondant d'El Pais en France au moment des explosions de violence dans les banlieues, en 2005. A l'époque, Valls était déjà un homme politique influent, à la tête de la ville d'Evry dans l'Essonne, mais assez marginal au Parti socialiste. J'avais été en contact avec lui par l'entremise d'amis qui connaissaient son père, Xavier, un grand peintre. Je l'ai interviewé pour mon journal quelques mois plus tard. L'année suivante, il a pris une épaisseur supplémentaire en faisant campagne aux côtés de Ségolène Royal, contre Nicolas Sarkozy. Son attachement à ses racines barcelonaises était également déjà très perceptible, et aujourd'hui, pour beaucoup de Catalans, son arrivée n'est pas perçue comme un simple "parachutage", mais comme une sorte de "retour aux sources".
Comment est perçu son engagement contre l'indépendance et pour le maintien de la Catalogne dans la monarchie?
Comme une utilisation intelligente des mécanismes européens. Il l'a dit, d'ailleurs: "Ce choix, ce n'est pas une rupture, c'est le même chemin, celui de l'Europe". Chaque citoyen d'un pays de l'Union, désormais, peut tenter sa chance dans une autre nation européenne. Il me semble que l'annonce de sa candidature et de son renoncement à ses mandats français a déjà immédiatement eu pour conséquence de faire bouger les lignes. Cela a été comme un mini-tremblement de terre.
Pourquoi, au juste?
Car tous les autres partis en lice n'ont pas attendu pour changer leur candidat. Valls a provoqué un bouleversement dans la distribution des candidats et le processus qui s'engage est assez complexe, impliquant quatre ou cinq protagonistes principaux. Les indépendantistes ne sont pas en si bonne posture et ils se savent profondément divisés. Ils n'arriveront pas à se mettre d'accord sur un candidat unique. Valls est aux antipodes de leur vision et incarne sans conteste la continuité de l'inscription de la Catalogne dans le Royaume. En outre, à droite, Ciudadanos est puissant à Barcelone, et le Parti populaire, en position défensive. Quant à la gauche du parti socialiste, emmenée par la maire sortante Ada Colau, elle est bien décidée à repousser celui qu'elle décrit comme un "parachuté", voire un "envahisseur".
En France, de nombreux commentateurs font la moue et mettent en cause les chances de Valls. Et à Barcelone ? Sont-ils aussi dubitatifs ou voient-ils dans sa candidature un engagement fort en faveur du fédéralisme européen?
Il y a les dubitatifs, bien sûr, mais la dimension anti-populiste et pro-européenne de Valls est assez largement perçue ici. Et considérée comme incontestable. A l'approche des élections européennes, ce n'est pas négligeable. L'importance de Barcelone dans l'échiquier européen n'est ignorée par personne. Les nationalistes veulent conquérir la ville comme un trophée. Ils sont prompts à "fasciser" toutes les voix, mêmes modérées comme celle de Valls, mais aussi comme celles des socialistes - qui tiennent tête au populisme -, qui plaident pour le maintien de la Catalogne en Espagne. La situation politico-électorale, dans la capitale catalane, est très complexe. Et le système électoral, avec ses règles assez singulières, joue à mon avis en faveur de Valls en augmentant ses chances de rallier finalement à lui dans le "finale" les socialistes qui lui résistent encore.
*Jeudi 11 oct. 2018 de 16 h 15 à 17 h 15 au château royal de Blois, Christophe BARBIER et José María MARTI FONTprésenteront La citadelle assiégée
