"En tant que dessinateur, couvrir ce procès est une nécessité." François Boucq, qui signe "Zorro" ses dessins, a été appelé par Charlie Hebdo il y a plusieurs mois pour mettre en scène les moments forts du procès. Une mission exceptionnelle, un privilège aussi. Après être passé par l'illustration de presse avec des caricatures, son terrain de jeu favori aujourd'hui est la BD. "Le seul procès que j'avais fait jusque-là était le Carlton", explique l'illustrateur, réputé pour les visages expressifs, son souci du détail et sa grande rigueur. Cette audience est particulière : "les dessinateurs victimes de l'attentat au sein du journal forment le noyau charismatique du procès" relève-t-il. Aucune consigne particulière ne lui a été donnée par Charlie Hebdo. "Je me suis néanmoins fixé des exigences : être le plus scrupuleux possible avec toutes les personnes présentes à l'audience ", confie Boucq.
Une confrérie mobilisée
Les journées sont épuisantes pour les dessinateurs présents. Les témoignages, denses, s'enchaînent, parfois jusqu'en soirée. Et certains artistes rentrent avec des devoirs : une fois à la maison, il faut passer à la couleur, peaufiner les traits, scanner et envoyer à la rédaction les croquis d'audience. Avant de recommencer le lendemain.
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Olivier Dangla se qualifie de faiseur d'images. Portraitiste à l'origine, il a été contacté par le journal Le Monde pour ce qui est son premier procès en tant que dessinateur judiciaire. "J'étais content que le Monde fasse appel à moi pour ce procès que j'attendais, souffle Olivier Dangla, on s'en est pris à des gens appartenant à ma confrérie, dont l'arme est un crayon." Dessinatrice d'audience pour France Télévision, Elisabeth de Pourquery fréquente les palais de justice avec ses palettes de peinture depuis près de 6 ans. Sur ses feuilles, le tueur en série Michel Fourniret, le dernier acquitté d'Outreau Daniel Legrand, ou encore, l'ancien Ministre de l'Économie Dominique Strauss Kahn. Pour elle aussi, il s'agit là de son premier procès historique: "Les grands procès, c'est ce qu'il y a de plus intéressant. Cela concerne aujourd'hui des dessinateurs, et quand on peut être présent, représenter ce que l'on voit est alors un devoir. " Ni la cour ni le box des accusés n'échappent aux traits de crayons et aux coups de pinceaux. A la fin de la journée, les illustrateurs donnent naissance à près de dix dessins chacun.
Les difficultés de l'audience
Tout au long du procès, ces illustrateurs particuliers captent les moments forts, mémorisent très rapidement l'instant qu'ils veulent saisir. "Si nous dessinons généralement les mêmes personnes, ce ne sont pas les mêmes personnages qui surgissent du papier", relève Elisabeth de Pourquery. "J'aime chercher ce qui se passe dans les yeux", explique quant à lui Olivier Dangla. Il faut dire que le reste du visage n'a été visible que les deux premiers jours du procès, avant que le président n'annonce le port du masque obligatoire pour tout le monde. Cette contrainte inédite oblige les illustrateurs à s'adapter à ces nouveaux corps. "Il est difficile d'asseoir les individualités avec le masque. Il nous faut trouver d'autres moyens, et le langage du corporel prend la place du langage du visage", souligne François Boucq.
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Malgré leur statut de dessinateur judiciaire, dans les faits, les dessinateurs d'audience sont plutôt les invités de la cour. Il peut même arriver que le président leur en refuse l'accès. Pourtant, leur rôle est capital, car dans une salle d'audience, caméras et appareils photos sont formellement interdits. Leurs croquis sont les seules images du procès diffusées. "On nous accepte car on réinterprète la réalité observée", précise Elisabeth de Pourquery. "Le dessin est un point de vue, tout comme les articles de presse", complète Olivier Dangla.
Ils ont beau appartenir au paysage judiciaire, leurs conditions de travail sont rudimentaires. Pas de chevalet ni de table mis à leur disposition, seules quelques chaises placées entre les magistrats et les bancs des avocats de la défense. "La palette dans la main gauche, le crayon dans la main droite, je repeins régulièrement le sol de la salle", s'amuse la dessinatrice.
La répétition de Riss
L'inconfort de la salle d'audience agit comme un écran les obligeant à se concentrer sur ce qu'ils dessinent. En se réfugiant dans les croquis, une distance se crée avec le sujet. "Malgré nos sentiments le crayon doit tenir la route, il faut donc se focaliser sur la technique", confie Elisabeth de Pourquery. Une émotion que doivent contrôler les dessinateurs au risque d'être emporté par ce qui se déroule sous leurs yeux. "On peut parfois être au bord des larmes, comme lorsque Raphaël Maris, le fils de Bernard Maris, a témoigné", lâche François Boucq. "Certaines personnes ont une présence naturelle, d'autres sont transportées par leur souffrance", relève le dessinateur de Charlie Hebdo.
Tous ont été particulièrement touchés par le témoignage de Riss, "un dessinateur que je suis depuis petit", précise Olivier Dangla. Elisabeth de Pourquery se souvient de la première fois qu'elle a rencontré le caricaturiste, directeur de la publication du journal satirique. C'était lors du procès de Mohammed Merah, en 2017. Elle et Riss dessinaient. "A la fin de l'audience, il est resté dans la salle, s'est dirigé vers la barre et répétait le témoignage qu'il allait livrer trois ans plus tard", se souvient l'illustratrice.
"Il est impossible d'écrire quoi que ce soit", c'est ainsi que commençait Une minute quarante-neuf secondes, récit poignant de Riss consacré à l'attentat de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. A défaut de pouvoir mettre des mots sur cette terrible journée, les dessinateurs croquent le temps du procès.
