Simon Fieschi a traversé la cour d'assises de sa démarche saccadée, son bras droit appuyé sur une béquille, qu'il a posée sur le pupitre qui lui faisait face. Au président du tribunal qui lui demandait s'il avait besoin d'une chaise pour s'asseoir, le trentenaire a répondu simplement, de sa voix neutre : "Je tiens à témoigner debout". Debout donc, le webmaster de Charlie Hebdo est venu raconter au procès des attentats de janvier 2015 "ce qu'est l'effet d'une balle de kalachnikov". Celle des frères Kouachi qui a transpercé son cou pour ressortir par l'omoplate, touchant au passage sa colonne vertébrale, l'effet de blast écrasant sa moelle épinière - ce qui lui a fait perdre sept centimètres de taille. "Cette balle, elle ne m'a pas ratée mais elle ne m'a pas eue. Je me dis la même chose pour le journal." "C'est comme si on vous donnait un coup de pioche dans le dos", a complété quelques heures plus tard Riss, le directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, touché au dos.

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Depuis les faits, les deux hommes, grièvement blessés, ne se retrouvent pas dans les mots qu'on leur accole. "J'entends parfois que nous sommes des rescapés, ça me fait drôle, c'est comme si on avait échappé à ce qui s'était passé, explique Simon Fieschi. Je n'ai pas ce sentiment. Aucun de ceux qui étaient là ce jour-là, vivants ou morts, n'a échappé à ce qui s'est passé." Lui pense qu'avoir perdu connaissance lui a sans doute sauvé la vie et se considère comme un "survivant". "Avec ce que ça implique de conscience de sa chance et de sa responsabilité". Victimes, alors? "Ce qui me gêne, c'est le statut, tranche Riss. On nous a souvent accusé d'être coupables, de faire des choses qu'on ne pouvait pas faire. Ce qu'on a vécu, c'était un crime. Je voulais être défini comme 'innocent'."

"Comme une exécution"

Pendant de longs moments ce jour-là, Laurent Sourisseau de son vrai nom, s'est même demandé s'il était encore en vie. Blessé, il est resté en apnée sous un bureau, persuadé qu'il allait "y passer". Car en face, les frères Kouachi étaient "là pour tuer tout le monde, pas pour blesser", des "robots que rien ne pouvait arrêter", c'était "comme une exécution". Dans les locaux parisiens de la rue Nicolas Appert, seules quelques voix ou gémissements s'élèvent après les 109 secondes de massacre. Le silence des autres signe leur mort. Alors, évacué de la salle de rédaction jonchée du corps de ses amis, Riss parle. Tout le temps. S'arrêter de parler, ce serait comme la certitude de mourir. Et lui ne "voulai[t] pas claquer comme ça". "J'étais pas sûr encore d'être vivant. Au détour d'un couloir (à l'hôpital), j'ai vu trois personnes que je connaissais : ma femme, ma soeur et mon frère. Et là j'ai compris que j'étais vivant", se souvient-il, la voix brisée par l'émotion.

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Commence alors un long tunnel d'opérations, d'hospitalisations. Quinze jours pour Riss dans un premier temps. Simon Fieschi, lui, a passé sept jours dans le coma, cinq semaines en réanimation, huit mois hospitalisé puis plusieurs années en hôpital de jour. Et cette rééducation "à vie". Cinq ans et huit mois après les faits, le jeune homme de 36 ans est encore marqué dans sa chair, touché par une paralysie partielle du corps, des tremblements aux jambes et surtout des douleurs à vie, de celles que l'on peut traiter mais pas guérir, aussi usantes physiquement que psychologiquement. "A certains endroits, la douleur a remplacé le sens du toucher. (...) ça parait idiot mais je ne peux plus faire de doigt d'honneur. Et pourtant, ça me démange", explique-t-il.

"Forme de sentiment d'irréalité"

Longtemps, il a pensé être à l'abri des séquelles psychologiques car quand le corps est si lourdement atteint, "l'esprit ne peut pas lâcher". Son état, il en parle comme d'un "post trauma" à vie. "Encore aujourd'hui, je souffre d'un phénomène de distanciation. Une forme de sentiment d'irréalité, comme si c'était arrivé à quelqu'un d'autre", poursuit-il. Voir le verre à moitié plein lui demande un "effort psychique de tous les jours", une "fatigue abyssale qui ne disparaît jamais".

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C'est aussi l'absence qui pèse tous les jours, cette sensation d'avoir été "tronçonné en deux", "comme si la moitié de votre corps avait été coupée", décrit par Riss. "Du jour au lendemain, vous êtes dépossédés. C'est une autre mutilation. L'amputation des vivants, de leur esprit, de leur intelligence." Et puis cette "gêne" de continuer de vivre quand eux ne le peuvent plus. La vie d'après est sur-sécurisée. Pour accéder aux locaux de Charlie Hebdo, il faut passer huit portes blindées. Riss ne sort jamais de chez lui sans être accompagné, "comme assigné à résidence". Avant l'attentat, il avait avec sa femme un projet d'adoption. Ils ont dû faire une croix dessus. "On nous a fait comprendre que jamais on ne confierait un enfant à des gens sous protection", confie-t-il. Renoncer à des projets personnels, souvent. Mais aux projets professionnels, jamais. "Tout le monde aime rire à un moment donné."