Ils ont tordu le bras de l'actionnaire principal du magazine, Iskandar Safa. L'affaire était pourtant conclue : le directeur de la rédaction Geoffroy Lejeune, 36 ans, devait être évincé au profit de Jean-Michel Salvator, 61 ans et une longue carrière dans la presse généraliste. L'ancien directeur de la rédaction du Parisien, fraîchement débarqué, avait même été invité par le riche homme d'affaires franco libanais à discuter des modalités à Barbossi-Riviera, sa résidence dans le Var. Dans le plus grand parc privé de la Côte d'Azur, un domaine de 1 350 hectares, grand comme six fois la principauté de Monaco, et qui comprend un golf de 18 trous, un luxueux haras, un vignoble de 10 hectares, une chapelle et une quinzaine de cours de tennis, les deux hommes ont discuté des modalités de l'arrivée de Salvator.
Longuement, le propriétaire du groupe Valmonde briefe sa nouvelle recrue : l'homme se montre très critique sur la ligne de l'hebdomadaire ancré à l'extrême droite, qu'il souhaiterait tirer vers une droite certes décomplexée, mais plus fréquentable. Il déplore aussi la fascination pour Eric Zemmour, auquel l'hebdomadaire a consacré de nombreuses Unes, au point de devenir un organe quasi-officiel de campagne pendant la période présidentielle. "On ne peut pas continuer comme ça alors que l'image du journal se dégrade, que la publicité est partie et que les ventes baissent", jure alors l'homme d'affaires. Il confie aussi "que les sommes perdues par Valeurs actuelles sont astronomiques". Jean-Michel Salvator acquiesce : il n'a rien signé mais juge l'affaire conclue. Les deux hommes ont même défini son salaire.
Pour sauver sa place, les promesses de Geoffroy Lejeune
Jeudi 20 octobre 2022, un article de La Lettre A rend publique l'information du départ de Geoffroy Lejeune, qui occupe le poste de directeur de la rédaction depuis 2016. "Bientôt éjecté et remplacé par Jean-Michel Salvator", affirme le journal. Une information recoupée, mais qui arrive tard : averti par les questions du journaliste, en coulisses, l'ami de jeunesse de Marion Maréchal s'affaire depuis plusieurs jours pour conserver sa place. Au cours d'un déjeuner avec son actionnaire, dans le VIIIe arrondissement parisien, le journaliste promet de rééquilibrer la ligne de VA, de prendre de la distance avec Eric Zemmour, de développer l'enquête, de privilégier l'information à l'engagement...
Il y a six ans, Geoffroy Lejeune s'engageait (déjà) à faire de VA un journal "à lire dans le métro, sans honte". Un pari raté. En septembre 2021, le magazine et ses responsables ont été condamnés pour "injure publique en raison de l'origine" après avoir représenté la députée Danièle Obono en esclave africaine dans une fiction parue en août 2020. Une affaire qui avait provoqué la colère des actionnaires, et contribué à classer définitivement le titre de l'autre côté du cordon sanitaire.
Il n'empêche, grâce à ses promesses, Geoffroy Lejeune réussit à s'accorder un sursis : Iskandar Safa l'appelle pour désavouer le papier de La Lettre A avant même sa parution. Vendredi 21 octobre, le directeur adjoint Tugdual Denis s'entretient lui aussi avec l'actionnaire. "Sandy", comme il surnomme affectueusement Iskandar, le rassure. Mais les journalistes de la rédaction ont senti le vent tourner, et se savent en sursis.
Autour de Lejeune, la rédaction fait bloc
En coulisses, les salariés de Valeurs se mobilisent autour du jeune patron qui a imposé au fil des six dernières années ses hommes dans la rédaction. Autour de lui, ses proches font bloc : Charlotte d'Ornellas, l'égérie médiatique de la droite réactionnaire. Tugdual Denis, son numéro deux et ami, auteur de livres remarqués sur François Fillon et Edouard Philippe. La troupe laisse courir le bruit çà et là qu'en cas de licenciement de leur patron, la rédaction serait ingouvernable. "L'hypothèse d'un départ soudain et contraint de Geoffroy Lejeune est une hypothèse très périlleuse. Il est l'incarnation, la quintessence de cette rédaction. Si le scénario de La Lettre A était vrai, ça n'aurait pas été stratégique d'opérer un changement de gouvernance", résume de façon diplomatique Tugdual Denis.
La rédaction va plus loin. Le 25 octobre, les journalistes publient une vidéo sur les réseaux sociaux. Sur les images, la quinzaine de journalistes de la rédaction se tient debout, devant l'Arc de Triomphe à Paris, unis derrière Geoffroy Lejeune. L'idée est la sienne, tout comme le texte, rédigé intégralement par ses soins. "Ce qu'ils veulent, c'est notre affaiblissement, notre renoncement, notre extinction, notre mort. (...) A Valeurs actuelles, nous n'avons pas l'esprit démissionnaire", disent les uns. "Vous êtes la condition de notre existence, et quand vous aurez réussi, survivra grâce à vous la voix qui dit à ceux qui ne veulent pas l'entendre, que la France est belle et qu'elle ne s'effacera jamais", conclut Geoffroy Lejeune, ton grave et musique épique en fond sonore. En parallèle, le mot-clé #JeSuisLàPourVa est lancé sur internet. Les journalistes affirment vouloir recruter 15 000 nouveaux abonnés d'ici la fin de l'année.
"Le journal s'est transformé en ligue factieuse"
L'appel est relayé par des associations amies, comme Les Eveilleurs (une émanation de la Manif pour tous). "Ils ont visé les fichiers de Zemmour", glisse un bon connaisseur du milieu. Au conseil d'administration et en dehors, les acteurs du dossier n'en croient pas leurs yeux. "Geoffroy Lejeune a transformé la rédaction en bunker. Le journal s'est transformé en ligue factieuse : ils font peur à leur propre actionnaire. Safa a complètement perdu le contrôle". "Que pouvions-nous faire ? Un communiqué de presse ? Une réunion de SDJ (la Société des journalistes, un organe de contre-pouvoir au sein des rédactions, NDLR) qui n'existe pas ? La grève ? On a montré que nous étions motivés et qu'on ne veut pas saboter l'outil", justifie Tugdual Denis. Une stratégie dictée par "un réflexe de droite bien élevé, pour montrer à l'actionnaire qu'on transforme l'émoi en énergie", résume-t-il, en l'opposant à un "réflexe syndicaliste de gauche".
Pour l'heure, les journalistes de Valeurs ont gagné un peu de répit, même si certains affirment avoir perdu quelques kilos dans la séquence, à cause du stress. Selon Geoffroy Lejeune, l'opération aurait permis au journal de recruter près de 2 000 abonnés en une semaine. Un chiffre bien loin d'assurer la survie du titre d'extrême droite. Jean-Michel Salvator, lui, a fait savoir à l'actionnaire qu'il n'était plus candidat. Iskandar Safa ne lui a jamais répondu.
