"Tu vois, je te l'avais promis", glisse Eric Zemmour à l'oreille de Robert Ménard, ce samedi. Sur le parvis de la mairie de Béziers, les flashs crépitent pour immortaliser les embrassades entre les deux hommes. Dans ces terres du Sud, laboratoire de l'union des droites, le cliché est symbolique pour le polémiste défenseur d'une droite identitaire, dont le tour de France revêt un peu plus chaque jour des allures de meeting. Pendant que Marine Le Pen déambule dans le Vaucluse, Eric Zemmour s'affiche, à quelques kilomètres, entouré des alliés historiques de la candidate RN Gilbert Collard et Robert Ménard. L'un est présent au premier rang à Nîmes, l'autre introduit son discours à Béziers.
Le premier, assis dans la salle nîmoise, surpeuplée et louée pour l'occasion, opine du chef à chaque proposition. En privé, il assure aux journalistes, jouant les équilibristes : "L'un aura besoin de l'autre et l'autre aura besoin de l'un." Fidèle à lui-même, le second entend jouer les conciliateurs, mais lâche Marine Le Pen en plein vol. Devant des Biterois survoltés, il soutient à celui qu'il appelle "son ami": "Tu ne gagneras pas sans les autres, on ne gagnera pas sans Marine Le Pen." Au polémiste, il fait donc une proposition : qu'ils se rencontrent avec Marine Le Pen et se mettent tous deux d'accord pour que celui qui sera derrière l'autre dans les sondages au mois de février accepte de retirer sa candidature pour que le camp national ne compte qu'un seul candidat. Et de citer les possibles ralliements qui pourraient se joindre au duo : Philippe de Villiers, Guillaume Peltier, Jean Messiha... "Et Marion Maréchal !", crie la foule.
Une campagne en quatre séquences
Tout sourire, Eric Zemmour se lève, prend le micro, et rétorque : "Merci, chez Robert. Mais pour l'instant nous sommes en octobre, pas en février, et j'aurais bien du mal à me retirer alors que je ne suis pas encore candidat." A huis clos devant des journalistes, il ne cache pas son désaccord avec le maire de Béziers. Si personne n'a réussi à lui imposer le moment où il se déclarera candidat, hors de question de laisser quiconque prescrire à Eric Zemmour la façon dont il doit mener son combat politique. Ni Robert Ménard, ni Marine Le Pen. Car s'il est bien une chose que l'impétrant entend conserver, c'est le contrôle total sur le moment et l'orientation de sa campagne. Son entourage le répète : tout est une question de séquence. Quatre séquences précisément : le temps de l'entre-deux, celui où il se déclarera candidat, celui où il déposera ses 500 parrainages, et le "temps officiel de la campagne", les deux dernières semaines avant l'élection. Pour l'heure, bien que personne ne soit dupe, le temps est toujours au doute. Et l'ascension de celui qui se rêve en chef n'en est qu'à ses balbutiements. Sa candidature reste un secret de polichinelle, source de sourires entendus, entre Eric Zemmour et son public.
Et ce lien que l'essayiste crée avec ses militants est sans doute une des clés de son succès. Plus que d'accumuler des soutiens, Eric Zemmour entend s'ériger comme la figure tutélaire d'une communauté, mue par un seul et même récit dont le coeur est identitaire. Des jeunes de Génération Z, chantant la Marseillaise à plein poumons, à d'anciens militaires vilipendant "la diaspora mondialiste et progressiste", jusqu'aux retraités revenus du vote RN, telle est la nation rêvée qu'Eric Zemmour aimerait diriger. Et pour cela, il l'assure, il n'a que faire des logiques partisanes, et balaie de la main toute évocation d'alliances. Ce n'est pas lui qui a besoin de la droite mais derrière lui qu'elle se rassemblera. C'est bel et bien seul qu'il compte se lancer. Il le répète : "L'élection présidentielle, c'est la rencontre entre un peuple et un homme." Et rien ne l'agace plus que lorsque les journalistes évoquent le financement de sa campagne, ou la mise en place d'un appareil politique qu'il considère comme "de la petite cuisine". Lui, comme tout dirigeant qui se respecte, préfère "voir plus haut" et "se concentrer sur les grands enjeux". Comprendre : il ne s'abaissera pas à parler du pouvoir d'achat, ou de sujets triviaux du quotidien. Même ses discours du week-end, qui devaient porter sur l'éducation, ne sont finalement qu'un concentré des thématiques qui lui sont chères : l'identité et la civilisation.
Nul ne prescrira donc à Eric Zemmour ni son moment pour se déclarer, ni les alliances qu'il aura à nouer, ni les thèmes qu'il devra aborder. Car, son entourage l'affirme, le polémiste n'a finalement qu'un seul adversaire, il s'agit d'Emmanuel Macron, par ailleurs seul homme politique qu'il considère à sa hauteur. "En 2017 Emmanuel Macron a fait exploser le centre, aujourd'hui, c'est Zemmour qui fait exploser la droite. L'un doit se réinventer quand l'autre doit s'inventer", glisse un proche. Et l'essayiste le dit lui-même : "Avant que je sois pris en compte dans les sondages, Marine Le Pen était très haut mais tout le monde savait pertinemment qu'elle perdrait contre Macron, ma présence bouleverse la victoire d'Emmanuel Macron." Dans ce récit dont il est à la fois l'écrivain et le héros, Eric Zemmour aurait donc éclipsé tous les protagonistes de la scène politique pour ne conserver que son duo avec le président de la République, ultime combat dont rêve le polémiste. Mais un observateur l'avertit : "Attention seulement à ne pas devenir prisonnier de l'histoire que l'on se raconte."
