Chez Reconquête, il y a toujours la face A, le discours officiel, les images léchées sur fond de musique grandiose, les photos travaillées et les grands sourires de façade. Il faut pourtant s'intéresser à la face B, celle des divergences stratégiques, des gueules de bois qui ne passent pas et des règlements de compte cinq mois après la double défaite à l'élection présidentielle et aux législatives, où Eric Zemmour a échoué à faire son entrée à l'Assemblée nationale. Les 10 et 11 septembre, la formation d'extrême droite fera sa rentrée dans le Var. Officiellement, tout va bien dans le meilleur des mondes pour l'ancien polémiste, qui a mis en scène son anniversaire, le 31 août, sur les réseaux sociaux : il a eu 64 ans. Son retour médiatique doit avoir lieu en début de semaine prochaine, avec une matinale radio dans les clous. Le 11 septembre, le président du mouvement prononcera également un discours pour clôturer sa rentrée politique.

Tout l'été, le sexagénaire s'est tenu à un silence presque total. Rien sur l'expulsion de l'imam Hassan Iquioussen. Rien sur les rodéos sauvages. Un choix qui, en interne, a provoqué des crispations. Marion Maréchal, entre autres. La petite-fille de Jean-Marie Le Pen n'est pas de ceux qui ont conseillé au candidat à la présidentielle de faire "une Baden-Baden", en référence au retrait du général de Gaulle en 1968, au plus fort de la contestation politique. "Débile", "ridicule" a commenté en privé Marion Maréchal. La vice-présidente n'a toujours pas digéré son retour raté en politique, et a préféré se concentrer sur sa vie de famille pendant toutes les vacances (elle a donné naissance à sa deuxième fille, Clotilde, fin juin). Devant un proche, elle a lâché dans un soupir, au sujet de sa tante : "Marine est repartie pour 20 ans." Consciente qu'il faudra du temps pour redresser le navire zemmouriste, elle compte s'atteler, dès la rentrée, à former les cadres et militants du mouvement.

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Philippe de Villiers, lui, évite Paris depuis l'élection présidentielle, officiellement pour se consacrer au parc du Puy-du-fou. A ceux qui sont allés lui rendre visite, il n'a livré que de rares confidences politiques. "Eric aime profondément la France mais il n'aime pas les Français. Ça s'est vu, ça s'est ressenti", a-t-il confié, amer, à un visiteur. Sur les réseaux sociaux, la vidéo des retrouvailles, filmées au ralenti, entre lui et Sarah Knafo a été habilement diffusée, façon cinéscénie. Mais loin des étreintes d'opérette, Philippe de Villiers s'épanche auprès de ses proches sur cette directrice de campagne omnipotente, bien trop jeune, répète-t-il, pour endosser la responsabilité d'une campagne à la présidentielle.

"Un échec personnel énorme"

Loin des critiques, Eric Zemmour a choisi de se reposer, en compagnie de Sarah Knafo justement, entre Dax, Bayonne et la région d'Aix-en-Provence... Nombreux sont ceux, y compris parmi ses soutiens, à avoir remarqué son air fatigué après les législatives, résultat d'une campagne harassante qui a marqué physiquement et mentalement le sexagénaire. Et que dire de cette barbe, laissée pousser au coeur de l'été, par celui qui se vantait encore il y a quelques semaines de ne jamais sortir sans être impeccablement rasé, y compris au milieu de ses vacances ? "Il y a un échec personnel énorme chez Eric Zemmour, d'autant plus fort qu'il possède une grosse faille narcissique", juge un compagnon de route de l'aventure, qui parle "de déprime sévère" chez l'ancien candidat.

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Ceux qui l'ont vu depuis son retour à Paris jurent qu'il est requinqué. Son prochain livre - mélange de réflexions sur la France et récit de sa campagne présidentielle - est en cours d'écriture, mais l'ancien journaliste du Figaro peine à dégager un angle clair. Il en a discuté avec Lise Boëll, son éditrice historique désormais patronne de Plon (propriété de Vivendi, et donc de Vincent Bolloré), autour d'un café en terrasse, fin août.

Trois défis : structurer, former, exister

Qu'en est-il du reste de ses troupes ? Désoeuvrées, en partie déprimées, les équipes d'Eric Zemmour ont tué l'été en organisant mariages, vacances collectives, apéritifs aux Invalides et pèlerinages à Lourdes. Certains pensent aussi à leur avenir : les amis de l'ancien président du mouvement jeune Stanislas Rigault - qui avait repoussé les avances de Jordan Bardella avant les législatives - jurent que le jeune homme n'exclut plus désormais de franchir le Rubicon, notamment avant les européennes. "La question de travailler un jour ensemble n'est pas aberrante", se borne-t-il à répondre à L'Express, tout en précisant qu'il est pleinement mobilisé chez Reconquête.

Revendiquant 130 000 adhérents, la jeune formation doit affronter un triple défi. Structurer les fédérations, former des cadres et trouver une façon de faire exister Eric Zemmour jusqu'aux élections européennes de 2024, date à laquelle le parti espère retrouver un second souffle en réalisant une percée électorale. L'ex-éditorialiste pense avoir trouvé la parade en organisant un cycle de conférences dans toute la France, sur le modèle de sa tournée promotionnelle lors de la sortie de son livre La France n'a pas dit son dernier mot (Rubempré, 2021). Une façon de limiter l'hémorragie des adhérents : beaucoup anticipent un très faible taux de réadhésions l'année prochaine. Un énième coup dur à venir.