Les lendemains d'élection sont des matins comme les autres. Au Champ-de-Mars, les travailleurs de l'aube ont balayé les restes d'allégresse où une foule s'était massée pour célébrer la réélection du président. Il n'y a plus de larmes au QG lepéniste. La zone C débute ses vacances, et un petit monde aux paupières lourdes se massera sur les quais des gares. Les affaires reprennent. Dans les partis, on va s'activer pour préparer les législatives ; dans les rédactions, on va s'atteler à la couverture des législatives. Le cours des choses est un torrent puissant. Hier, le RN s'est encore rapproché de la victoire mais, pour beaucoup, tout se passera comme si cela avait été un mauvais rêve auquel, de surcroît, on n'a jamais vraiment cru. Tsss, voyons. Les Français ne vont pas si mal. Et on a du pain sur la planche. Alors, en avant !... vers le prochain séisme.
Les grosses fractures ne se réduisent pas toutes seules
Je sais. Il est presque inconvenant de rejouer aussi vite les Cassandre : aux lendemains des seconds tours, la France qui gagne préfère passer à autre chose : "Oui, on a eu chaud, mais si ça n'était pas si grave ? D'ailleurs, le score d'Emmanuel Macron est meilleur que prévu, et c'est le seul président réélu hors cohabitation..." Pourtant. S'il y a bien quelque chose de commun entre la politique et l'orthopédie, c'est que les grosses fractures ne se réduisent pas toutes seules. Et celle qui travaille la société française depuis des années au point de menacer chaque fois plus d'engloutir notre système démocratique traditionnel n'est pas près de se refermer d'elle-même. C'est pourquoi nous devrions entendre, au-delà du soupir de soulagement, que le danger est plus que jamais devant nous. La France ressort de cette élection encore plus déchirée, fossilisée dans ses rancoeurs et ses détestations.
Pour calmer le feu qui couve, il est d'abord urgent de refaire de la politique. C'est-à-dire : faire émerger par le travail du diagnostic et de la concertation de véritables options, tranchantes, changeantes, sur lesquelles débattre et arbitrer, dans le cadre de la délibération démocratique. Il nous faut sortir de cette conception de la politique comme le pilotage technique d'une marche du monde qui serait la seule possible, la seule souhaitable, et la seule raisonnable. "Il n'y a pas d'alternative", avait coutume de dire Margaret Thatcher, prononçant l'acte de décès de l'idée même de politique.
Mais la politique finit toujours par se venger, comme on l'a vu, d'ailleurs, en Grande-Bretagne avec le Brexit. Si nous ne voulons pas, en France, suivre un chemin encore plus aventureux et angoissant - car au moins Boris Johnson est-il le leader d'un des deux grands partis de la démocratie britannique -, il est urgent de faire émerger par la délibération des options politiques qui prennent en compte les clivages géographiques et culturels qui cisaillent la France jusqu'au sang.
Paysage politique dysfonctionnel
Est-il besoin de le préciser ? Nous sommes évidemment toujours en démocratie. L'idée, de plus en plus répandue, que la France serait aux mains d'un pouvoir illégitime voire dictatorial ne tient pas la comparaison historique ni géographique. Néanmoins, nous nous installons dans une crise de régime, dont Emmanuel Macron avait promis de sortir le pays, et qu'il a en quelque sorte aggravée en choisissant, tactiquement, d'installer un match dangereux entre lui et "le chaos".
Mais il n'est pas le seul ni même le premier responsable de ce paysage politique dysfonctionnel : les partis traditionnels, que l'on nommait naguère la gauche et la droite "de gouvernement", se sont suicidés à force de se reposer sur des manoeuvres politiciennes pour conserver le pouvoir, plutôt que de réformer leurs logiciels face aux transformations du monde et de l'Occident. L'opposition a désormais cinq ans pour se reconfigurer. Pour faire en sorte que le débat démocratique ne se résume plus à ce simulacre, qui pousse chaque fois plus de fâchés ou de déçus dans les bras de candidats pour lesquels ils ne se résolvent parfois eux-mêmes que difficilement à voter...
Enfin, on ne peut se contenter de critiquer le personnel politique. Il faudrait, à la manière d'un Marc Bloch, faire le procès-verbal de l'époque, pour pointer ce qui cloche, sans épargner personne - ni les puissants ni les "sans-grade", que certains idéalisent d'un bloc. Mais, tout de même : l'élite a, par fonction et par mission, une plus grande responsabilité dans ce qu'il adviendra ces prochaines années. Or la certitude d'être dans une supériorité morale, mais encore plus, dans une supériorité intellectuelle vis-à-vis de "ceux qui votent mal et pensent mal", a conduit ces dernières décennies une partie de cette élite à s'enfermer dans une autarcie de pensée, dont il va bien falloir sortir pour refaire société commune.
C'est au reste, le sens de toute démarche intellectuelle valable : "Si cette dernière a encore un sens, c'est aimer assez sa coquille pour la morigéner, nous a confié un jour le philosophe Régis Debray : Savoir être un traître à sa tribu. Bien sûr, ça n'est pas un blanc-seing : on peut se mettre en marge et dire des bêtises. Mais le "pas de côté", c'est le signe qu'il y a quelqu'un, un "passant considérable".
Société de vies parallèles
Est-ce parce que, désormais, certaines France ne se croisent quasiment plus ? Que les prix de l'immobilier ont dessiné une partition sociale et culturelle du territoire ? Que l'école est de moins en moins mixte, que les bancs des églises sont désertés et que même les colonies de vacances sont très segmentées ? A maints égards, nous vivons désormais dans une société de vies parallèles, qui est un poison lent pour les démocraties. Il faudra des volontés et des volontaires pour faire comprendre aux bataillons du premier degré que penser contre soi n'est pas forcément "faire le jeu" de l'adversaire. Nous tenterons.
