Les fruits de mer sont avalés depuis un moment déjà, les chefs à plume de la Macronie élargie pour la plupart repartis. A la fin du fameux dîner, déjà long, consacré à la réforme des retraites le 28 septembre au palais de l'Elysée, le président de la République s'attarde encore quelques instants. Entouré de son nouveau conseiller spécial Frédéric Michel, chargé de mettre en musique la parole élyséenne, le président distille à deux trois ministres de poids et responsables de la majorité les instructions : voilà ce qui doit ressortir, "en off", de la discussion du soir - la menace de la dissolution, par exemple. Organiser les fuites, avec une intention claire : en cette période ô combien troublée, le chef de l'Etat veut garder la maîtrise de la situation. Et le contrôle de la communication.

Les colères présidentielles, rares mais d'une froideur groenlandaise, commencent à s'inscrire dans la légende du macronisme. Ce week-end du 8 et 9 octobre, la France vit au rythme du conflit qui oppose TotalEnergies et Esso-Exxonmobil aux syndicats qui organisent la grève des raffineurs. Le pays se tend. Le président est agacé par les remontées d'informations tardives. La phrase d'Olivier Véran, porte-parole du gouvernement, le 5 octobre - Il n'y a pas de "situation de pénurie, mais il y a des tensions", qui "sont temporaires" - passe mal, d'autant qu'elle émane de celui qui fut confronté, comme ministre de la Santé, à la crise provoquée par le manque de masques en plein Covid. "Les services ont une définition de la pénurie particulière : quand les stocks nationaux sont atteints. Donc, ils disent qu'il n'y a pas de pénurie !", explique un conseiller de l'Elysée. Conséquence : Emmanuel Macron trouve son gouvernement "déconnecté" - tout ce qu'il voulait éviter depuis sa réélection. Un ministre souligne ce qui fait mal : "On ne dit pas ce que vivent les gens."

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Le problème ? "C'est une question de capteurs en amont", reconnaît l'un de ses collègues. Mais aussi une prise en charge trop tardive de la situation. Les cabinets ministériels se renvoient la balle de la responsabilité : on tance le manque de réactivité de la ministre de la Transition énergétique Agnès Pannier-Runacher, qui a contracté le Covid ce dimanche ; celui du ministre des Transports Clément Beaune dont on vante ironiquement la capacité à se cacher quand il le faut... La panique gagne le sommet de l'Etat. Il s'en trouve même certains pour imaginer faire des arrêtés anti-bidons pour empêcher les Français de remplir leurs jerrycans. "Vous imaginez la panique que cela susciterait ? On ne va quand même pas faire une police des bidons !", se lamente un membre du gouvernement.

Borne en première ligne

Pour gagner la bataille de l'opinion, l'exécutif se met à cibler TotalEnergies - à l'image du coup de pression d'Emmanuel Macron à la télévision le mercredi 12. Mais les discussions s'avèrent très complexes. A la réunion hebdomadaire de calage autour d'Alexis Kohler, le lundi 10 à l'Elysée, le directeur de cabinet d'Elisabeth Borne, Aurélien Rousseau, raconte à quel point il est difficile d'obtenir de Patrick Pouyanné, le PDG de l'entreprise, ne serait-ce que d'avancer d'un mois les discussions salariales.

Depuis son retour d'Alger, Elisabeth Borne se voit contrainte de suivre la crise de près. De très près, même. Certains ministres s'étonnent de voir que, durant leurs tête-à-tête avec la cheffe du gouvernement, son téléphone ne cesse de sonner : là voilà qui doit en même temps répondre aux sollicitations des entreprises bloquées et des syndicats. "Toutes les cinq minutes elle décroche pour faire l'intermédiaire entre Total et la CGT, confie l'un d'eux. Ce n'est pas complètement normal que ça remonte autant jusqu'à Borne mais, historiquement, ça s'est toujours passé comme ça. Dans ce pays, on est des enfants, on s'en remet toujours à la tête de l'Etat..."

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Au désordre dans les stations-service s'ajoute maintenant le tumulte à l'Assemblée nationale. Incidents de séance et surtout, votes perdus pour le gouvernement. La Première ministre a prévenu ses conseillers à la fin septembre : "Je n'exclus pas le vote d'une motion de censure, il y a déjà eu des accidents dans l'examen des textes depuis le début de la législature. Rationnellement, les gens n'ont pas intérêt à la dissolution mais tous les comportements ne sont pas rationnels, on compte sur la rationalité des autres mais parfois..."

Le 49.3 et la bataille de l'opinion

Sur le 49.3, le gouvernement n'a qu'une bataille à gagner, pas la plus simple : celle de l'opinion. Il faut convaincre les Français qu'il a recours à cette arme constitutionnelle - qui a longtemps servi à juguler les parlementaires - pour faire avancer le pays contre l'obstruction des oppositions. Seulement, encore faudrait-il que la majorité présidentielle s'accorde sur la bonne stratégie. Combien de temps faut-il laisser la Nupes, le RN et les LR faire la loi - littéralement - dans l'hémicycle ? Plusieurs dirigeants plaident pour rapidement siffler la fin de la récréation. "A un moment donné, il faut un acte d'autorité clairement établi, explique un cadre de la majorité. Et puis, plus on laisse les oppositions gagner des amendements, plus on aura du mal à expliquer qu'on ne les garde pas dans la version finale du 49.3."

Le lundi 10, la présidente du groupe Renaissance à l'Assemblée nationale, Aurore Bergé, est convaincue d'avoir obtenu gain de cause : le 49.3 serait dégainé le jeudi 13, au plus tard le vendredi 14. Deux jours plus tard, sur RTL, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire annonce qu'il ne se passera rien cette semaine. Certains avancent qu'il serait malvenu de doper la manifestation de dimanche organisée par Jean-Luc Mélenchon. D'autres, comme ce ministre, se montrent plus pragmatiques : "C'est qu'il faut l'écrire le texte final ! Ça ne se fait pas en une demi-journée. Et Borne doit préparer au mieux sa réponse aux motions de censure : ce sera ça, son véritable test. Son grand moment."

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Au conseil des ministres, le mercredi 12, Emmanuel Macron cherche à banaliser : il demande de ne pas faire à la droite et à la gauche le grand procès de ne pas voter le budget, c'est un marqueur de l'appartenance à la majorité. "Il ne faut pas demander l'impossible aux oppositions", leur dit-il. Il s'agit aussi de banaliser l'usage du 49.3 : dans son propos introductif, le président rappelle la nécessité que l'Etat se dote d'un budget et indique que c'est Elisabeth Borne qui décidera, si elle le juge nécessaire, de recourir au fameux article - "J'en serai d'accord". La Première ministre, comme elle ne le fait que rarement, prend la parole aussitôt après le chef de l'Etat et parle aussi du 49.3. "C'est donc validé", rebondit aussitôt Emmanuel Macron. Circulez, il n'y a rien à voir, ou presque.

Il a parlé des oppositions, il ne se doute pas alors que le problème viendra de sa majorité. La nuit suivante, à l'initiative du groupe MoDem, et avec le soutien de députés Renaissance (dont le suppléant d'Elisabeth Borne), l'Assemblée adopte un amendement sur les superdividendes, contre l'avis du gouvernement. "Ça n'a pas de sens d'inventer une taxe au milieu de la nuit, il faut tenir bon sur nos dogmes, or cela donne une prise aux oppositions", maugrée un ministre.

Quand Edouard Philippe agace les macronistes

Il en est un qui, justement, par cartes postales envoyées depuis Le Havre, se plaît à parler du fond. Un tantinet trop au goût des lieutenants d'Emmanuel Macron. Ils ont vu Edouard Philippe apparaître à la Une du Parisien ce dimanche 9 octobre et "rabâcher ses marottes", dixit un ministre Renaissance, dans un moment qu'ils ne jugent pas le plus opportun. L'ex de Matignon en remet une couche sur l'âge légal de départ à la retraite, qu'il souhaiterait voir rehausser à 65, 66 ou 67 ans, alors que les oppositions s'apprêtent à mener la vie dure à la majorité à l'Assemblée et que les Français font la queue aux stations-service : cette petite piqûre de rappel est difficile à digérer. Comme le narre Le Parisien, le patron du parti présidentiel Stéphane Séjourné a subtilement taclé l'ancien Premier ministre en bureau exécutif lundi soir. "Eh, ça va, il ne va pas s'excuser d'exister Edouard !, enrage l'un de ses soldats au Parlement. Franchement, qui a découvert qu'il était inquiet par la dette ? Qui a découvert qu'il considérait qu'il fallait partir encore plus tard à la retraite ?"

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Cet allié de plus en plus libre, dont les macronistes se demandent s'il est toujours aussi loyal, a cette fâcheuse manie de rajouter des problèmes aux problèmes. Il est déjà difficile de tenir ses propres troupes, ce n'est pas pour régler les incartades venues de l'extérieur. "Il ne vous aura pas échappé qu'ils ne l'aiment pas trop, Edouard, à Renaissance... et j'ai bien le sentiment que le monsieur que vous voyez à la télé en ce moment non plus", se marrait un ministre ce mercredi soir en regardant l'interview du président sur France 2. Il poursuit : "Philippe n'a rien dit de spécial au dîner de Macron sur les retraites et là, il sort ce truc... Politiquement, je ne comprends pas la démarche. En réalité, il s'en fout pas mal que ça passe ou pas ; ce qu'il veut, c'est passer pour un grand réformateur."

C'est donc au coeur de ce bololo, comme le dirait l'édile du Havre, qu'Emmanuel Macron est réapparu sur les écrans ce mercredi soir, pour le premier numéro de l'émission L'Evènement". Il était question de la guerre en Ukraine, des manifestations en Iran, des affrontements meurtriers en Arménie... Et de montrer qu'il y a toujours un capitaine à bord. "C'est important qu'il fasse ça, il doit expliquer ce qui se passe aux Français, leur donner autant des précisions que possible", commentait un ministre pendant que cartes et infographies venaient appuyer les arguments du président de la République. Le schéma de l'émission a fait l'objet de longues réflexions. "Pour le président, le bon format, c'est une heure, et il voulait une conversation en tête-à-tête, pour redonner du sens politique", résume un conseiller. Le pari de l'international, même en termes d'audimat, est réussi, puisque 5,38 millions de Français ont suivi la prise de parole du chef de l'Etat. Emmanuel Macron réinterviendra à la télévision le 26 octobre. Un second arbre pour cacher la forêt : en novembre, il sera absent de France pendant presque tout le mois.