"Communisme ou liberté", telle est la nouvelle devise tout en nuance qu'a tweetée, le 15 mars, Isabel Diaz Ayuso, présidente sortante de la communauté de Madrid - région la plus riche d'Espagne. Elle réagissait alors à la décision de Pablo Iglesias, le leader de Podemos (gauche radicale), de quitter le gouvernement pour l'affronter dans la capitale lors du scrutin anticipé du 4 mai.
Les sondages donnent pour l'heure Ayuso, l'étoile montante du Parti populaire (droite), grande favorite de cette élection. Créditée d'environ 39 % des intentions de vote, cette ancienne journaliste de 42 ans, peu expérimentée en politique, n'en a pas moins réussi à acquérir une dimension nationale et apparaître comme une alternative à la coalition de gauche dirigée par le socialiste Pedro Sanchez. Pour ce faire, elle a multiplié les attaques contre le gouvernement ( "le plus autoritaire de l'histoire de la démocratie" espagnole). Contre l'avis de l'exécutif, elle a laissé ouverts les bars, les restaurants, les musées et les salles de concerts à Madrid, en pleine épidémie de Covid-19, au nom de la préservation de l'économie.
"C'est la seule décision qu'elle ait prise, et elle était risquée", commente Luis Arroyo, expert en communication. De fait, la région a été l'une des plus touchées du pays. "Mais beaucoup de ses électeurs considèrent que la situation sanitaire n'est pas beaucoup plus grave à Madrid que dans d'autres zones qui se sont montrées plus strictes. Et, au moins, ils ont eu l'impression d'être libres", poursuit-il. "En opposition permanente au gouvernement, Isabel Diaz Ayuso parvient à attirer des électeurs aussi différents que ceux de Vox [extrême droite] et de Ciudadanos [centre droit], qui ont, malgré leurs désaccords, une chose en commun : ils sont anti-Sanchez", complète Veronica Fumanal, présidente de l'Association de communication politique (Acop).
Duel entre deux "bêtes politiques"
Ce duel annoncé entre Ayuso et Iglesias excite les médias. Les deux "bêtes politiques" sont en effet nées le même jour, le 17 octobre 1978, et se prêtent volontiers aux mises en scène. La première, qui fut élue députée régionale et a ensuite un temps tenu le compte Twitter... du chien de la présidente de la communauté de Madrid d'alors, semble ravie de se mesurer à l'actuel n° 3 de l'exécutif national.
Très clivant, le ministre au catogan joue un rôle d'épouvantail auprès des électeurs du centre et de droite. De son côté, celui-ci a déclaré que, en tant qu'"antifasciste", il entendait freiner "l'énorme risque pour Madrid et pour l'Espagne [d'un] gouvernement d'extrême droite dirigé par Ayuso et Vox". Une anticommuniste face à un antifasciste : c'est à croire que la guerre civile espagnole (1936-1939) va se rejouer en mai prochain...
Nonobstant, la plupart des observateurs peinent à expliquer pourquoi Iglesias s'est embarqué dans une telle aventure. "Il veut s'assurer que Podemos passe la barre des 5 % et maintienne sa présence au parlement régional", analyse Lluis Orriols, professeur de sciences politiques à l'université Carlos-III de Madrid. Quoi qu'il en soit, rarement un scrutin local n'aura condensé à ce point les enjeux de la politique espagnole. Dans la communauté madrilène, les voix d'Iglesias (il plafonne à 9 % dans les enquêtes d'opinion) seront indispensables au candidat socialiste, Angel Gabilondo, s'il veut éviter une débâcle face aux conservateurs, qui jouent leur maintien à la tête de la région.
Mais ce dernier a bien du mal à se faire entendre dans une bataille si polarisée. "En football, quand le Real affronte le Barça, personne n'achète le maillot de l'arbitre", ironise le consultant Luis Arroyo. En chute libre dans les sondages, les centristes de Ciudadanos, partenaires d'Isabel Diaz Ayuso au gouvernement régional depuis son investiture, en août 2019, jouent quant à eux leur survie. Enfin, à l'extrême droite, Vox compte bien imposer ses idées au Parti populaire.
La très médiatique Ayuso, qui a dynamité le 10 mars sa coalition avec Ciudadanos et convoqué des élections anticipées, incarne la ligne dure du Parti populaire. En 2019, elle a fustigé l'exhumation, décrétée par le gouvernement, de la dépouille du dictateur Francisco Franco et son transfert hors de son mausolée. "Que va-t-il se passer ensuite ? Ils vont brûler des églises comme en 1936 ?" s'est-elle exclamée. Si elle remporte son pari, la nouvelle égérie de la droite espagnole pourrait bien s'émanciper de son alliance avec les libéraux de Ciudadanos... et, pourquoi pas, se tourner vers Vox. Une coalition entre la droite et l'extrême droite, inédite, qui achèverait de transformer Madrid en laboratoire politique de l'Espagne.
